Au Centre Mondial de la Paix, ses séances de ciné sont un peu différentes: revoir ou voir des films, décrypter leurs messages, échanger ensemble sur les réactions qu’ils provoquent en nous… Arnaud Georges trouve dans la philosophie et le cinéma la même matière à penser.
Verdun’Num : Où vous situez-vous, entre cinéma et philosophie ?
Arnaud Georges : Le cinéma et la philosophie sont plus proches que l’on ne pourrait le croire. Le cinéma, comme toute forme d’art, donne à penser. Les images cinématographiques expriment des idées. En fait, il y a deux manières de lier la philosophie et le cinéma. L’une d’entre elle consiste à utiliser le cinéma comme un prisme pour exemplifier et illustrer des concepts ou des théories philosophiques existantes. On peut, par exemple, opérer des rapprochements entre les morales des maîtres et des esclaves chez Nietzsche et le film Dogville de Lars Von Trier, ou encore mettre en lien la question du doute chez Descartes, avec le film Matrix.
A côté de cet usage pédagogique du cinéma (communément appelé ciné philo), on a la possibilité, comme l’a fait le philosophe Gilles Deleuze, de travailler sur l’ontologie du cinéma, c’est-à-dire s’intéresser à ce qui fait la spécificité de la pensée visuelle du cinéma. Pour ma part, je m’inscris dans ces deux approches, que j’essaie parfois de faire cohabiter dans l’analyse d’un même film.
VN : Quel genre préférez-vous ? Quels sont vos trois films et cinéastes préférés ?
AG : J’aime tous les genres de cinéma. Mes films préférés ? Difficile de n’en retenir que trois ! Je vais donc vous en citer une dizaine : Une femme sous influence de Cassavetes ; Voyage à Tokyo d’Ozu ; A nos amours de Pialat ; La Dolce Vita de Fellini ; Zombies de Romero ; Dodes’kaden de Kurosawa ; Suspiria d’Argento ; Blue Velvet de Lynch ; Stalker de Tarkovski ; Jour de colère de Dreyer.
VN : Depuis quand utilisez-vous le cinéma comme média ?
AG : Cela fait plusieurs années, avant mes activités de ciné club, j’illustrais certaines de mes conférences (Le diable dans les arts ; Le cinéma d’épouvante et ses résonnances) avec des extraits de films.
VN : Quel a été le premier film que vous ayez vu qui vous a vraiment marqué ? Pourquoi ?
AG : Je n’ai pas de souvenirs précis du ou des premiers films qui m’ont marqué, je crois que j’ai glissé tout doucement vers le cinéma sans m’en rendre compte. Ce que je peux vous dire, c’est que j’apprécie aujourd’hui davantage le cinéma que la littérature, ce qui n’était pas encore le cas il y a une dizaine d’années.
VN : Vous êtes enseignant en philosophie: utilisez-vous aussi les films de cinéma avec vos élèves, qui vivent à l’ère de l’image ?
AG : Oui, car ils sont beaucoup plus réceptifs à l’image qu’à l’écrit. Le ciné philo permet de rendre plus compréhensibles des concepts philosophiques parfois arides. Le recours au cinéma comme média pédagogique me semble primordial aujourd’hui, pour raviver l’intérêt déclinant des lycéens pour la philosophie.
VN : Allez-vous au cinéma souvent ?
AG : Malheureusement pas aussi souvent que je le souhaiterais, mais j’avoue par ailleurs que je suis aussi souvent déçu, car je suis assez difficile et j’attends toujours beaucoup d’un long métrage Or, un très grand nombre de films d’auteurs, ou prétendus tels, sont en fait des films faciles reposant sur de grosses ficelles.
VN : Possédez-vous beaucoup de DVD, les empruntez-vous ?
AG : Je possède une collection de 300 à 400 DVD, j’aime avoir chez moi les films que j’ai appréciés.
VN : Pouvez-vous nous parler des ciné-clubs et cinés philo au CMP ?
AG : Cela fait quatre ans que j’anime des ciné-clubs et des cinés philo au Centre mondial. Une partie du public participait déjà aux séances de cafés philo que j’animais au CMP et avant cela à la MJC du Verdunois. Ils ont été rejoints par des cinéphiles, qui semblent apprécier les films choisis. Je ne cherche pas à viser un public particulier, mais à réunir avant tout des individualités autour d’œuvres à la fois esthétiques et singulières. J’essaie toujours d’avoir une programmation éclectique, le but étant de toucher des gens d’horizons différents. Cependant, je choisis toujours des films qui me parlent, avec lesquels je suis en accord, je ne crois pas aux vertus de la pure distanciation. L’association Diotime compte programmer une dizaine de films pour l’année prochaine, et je donnerai également deux conférences, dont une dans quelques jours (le 21 juin), sur les rapports entre philosophie et cinéma: elle traitera plus précisément de l’idée cinématographique et du contenu latent des images.
Bénédicte
11 juin 2012 a 14:07
Je ne peux que conseiller aux gens d’aller au ciné philo, pour ma part j’ai commencé à y aller depuis » à nos amours « .
Ca permet de voir les films autrement, de réfléchir plus.
Et bien sur de découvrir des films.
Albert
11 juin 2012 a 21:18
C’est une chance pour les habitants de Verdun et de sa région de pouvoir fréquenter les cinés philo au CMP.
Les débats qui suivent les projections sont toujours trés intéressants.
Bravo et merci aux organisateurs
Descharmes Philippe
11 juin 2012 a 22:41
Je fréquentais les cafés philos à la MJC, puis les ais fréquentés aussi au CMP et maintenant j’apprécie la formule du ciné philo. On y voit des films un peu « difficiles », non pas parce qu’ils sont moins commerciaux, ce qui est toutefois souvent le cas, mais parce qu’ils s’adressent à une sorte d’émotion intellectuelle, donc moins directement sensible et donnent donc matière à réfléchir. C’est le cas d’un film hongrois que j’ai vu au ciné philo intitulé « damnation », dans lequel les personnages vivent dans un monde clôturé (murs, grillages, rideaux de pluie pour le décor) et fermé (personnages sans espoir qui se noient dans l’alcool et les petites combines pour échapper à leur quotidien, il n’y aura pas de rédemption, le personnage qui dira faire son devoir le fera par une délation (ce qui pose la question du rapport de la morale individuelle et de la morale sociale.
Un autre film d’un genre différent se déroule dans l’amérique des années 50/60 avec l’american way of life, le rigorisme de la bourgeoisie : c’est « faces » de John Cassavetes, et on perçoit un conflit de l’être et de l’exister , parce que les bourgeois rigoristes dans leur carcan ont besoin de beaucoup boire pour expurger leur « mal être » alors que le personnage de la « beat génération » se contente d’exister, en dansant et aimant tout simplement dans l’exercice de sa liberté.
Et enfin le dernier film « the misfits » film un peu plus léger, présente un monde sauvage qui disparait, monde dans lequel la liberté serait en danger au profit d’une civilisation qui envahirait tout. Mais est-ce que le rejet de la civilisation est une solution? Il y a donc beaucoup de matière à réflexion dans ces cinés philos que j’apprécie fort. Philippe.
Descharmes Philippe
27 juin 2012 a 18:25
Voici un nouveau commentaire concernant la conférence d’Arnaud Georges sur « penser le cinéma » (note du commentateur: j’ai fait le point avec lui afin de ne pas ni trop trahir, ni trop édulcorer sa réflexion).
Dans penser le cinéma il y a un double objectif pour un résultat. Double objectif: 1èrement; le cinéma pense, il y a une pensée iconique du film par analogie avec le mot. 2èmement : on peut montrer qu’il y a immanence; dans la manière dont pense le cinéma, ce qui se pense et ce qui est pensé sont sur le même plan. Pour un seul résultat: l’énonçable différe de l’écrit, dans l’écrit il y a médiation par le mot alors que dans le cinéma, il y a une réduction du concept à l’image, l’image qui pense est concept en elle même.
Dans le cinéma, y-a-t-il un concept mis en image ou une image qui fait apparaître un concept? Ni l’un, ni l’autre: l’image et le concept ne font qu’un, à titre d’exemple dans Solaris de Tarkowski, il y a un personnage passif dans sa voiture qui n’est pas conducteur, on alterne noir et blanc (le flux de conscience du personnage) et la couleur (l’extérieur, les autres voitures, le flux de circulation). La double durée se traduit au plan final par une voiture dissociée du flux de la circulation. Dans la scène la durée individuelle se fonde dans un tout, c’est à dire que la durée individuelle fait partie de la durée collective. Tout ceci par des plans, l’opposition noir et blanc/couleur, le travail de la caméra, la bande son faite pour le public, exprime l’image.
Au niveau de l’écriture cinématographique, comment fonctionne l’image par rapport au mot , à l’écrit?
On a cru que l’image cinématographique était code commun avec l’écrit. Selon Roland Barthes, l’image publicitaire fonctionnait avec un rapport signifiant/signifié. En fin de compte, il n’y a pas de syntaxe grammaticale de l’image, il n’y a rien à décoder: ex ; montrer, dire. Une phrase dit, elle renvoie à un fait du monde, dans le montrer une image s’auto-contient, elle se dit elle même.Elle montre des choses qui n’existent pas, elle montre son propre monde.
Dans l’image il n’y a pas de faits bruts, il n’y a que des faits scénarisés, le matériau et la forme ne font qu’un, l’image serait donc au dessus des mots, pour Hegel, le sensible serait habité par l’idée, mais dans l’image et avec l’image, le cinéma est au dessus des mots.
Voilà pour ce commentaire sur des moments culturels importants dans la vie de la Cité et je ne manque pas de remercier les partenaires (CMP, etc…) pour leur implication dans ces moments redisons le riches en réflexions. Philippe.